Histoire
Avant propos
On a certainement lieu de s’étonner que Nantes, capitale de la Bretagne au XVe siècle, résidence favorite de François II, prince lettré, ami des arts n’ait pas eu d’imprimerie pendant le règne de ce duc, d’autant que, sauf les deux dernières années, ce règne fut pour la Bretagne, pour Nantes en particulier, une époque de grande prospérité. Il est sûr toutefois qu’en 1482, quand l’art typographique s’exerçait déjà à Angers, à Poitiers, à Caen, il était encore inconnu à Nantes. À cette date, la ville avait un libraire, maître Guillaume Tousé, activement occupé à répandre dans toute la Bretagne les produits de l’imprimerie. Où s’adressait-il pour faire imprimer ses livres ? Chargé par l’évêque de Nantes, Pierre du Chaffault, d’éditer en 1480 le bréviaire du diocèse, en 1482 le missel, Tousé s’adressa pour ces deux œuvres à des typographes de Venise. Certes, si Nantes avait eu à ce moment un imprimeur, on ne serait pas allé si loin chercher le secours à l’étranger. Il y a donc tout lieu de considérer Étienne Larcher comme le premier imprimeur de Nantes, et Les Lunettes des Princes, comme sa première impression. Mais il n’était pas Nantais ou du moins n’avait pas toujours habité à Nantes, car dans les souscriptions des Lunettes, il a soin de se désigner ainsi : « Étienne Larcher, imprimeur et libraire, a présent demeurant à Nantes. » Donc, un peu avant la date de cette impression (1493), il demeurait ailleurs. Qui l’amena à Nantes ? On ne sait, mais le caractère du premier livre imprimé par lui peut aider aux conjectures. Jean Meschinot avait servi avec fidélité les cinq derniers ducs bretons, il les célèbre dans ses vers, il fait particulièrement l’éloge du père et de la mère d’Anne de Bretagne, il fut en dernier lieu maître d’hôtel de cette princesse. Qui peut avoir désigné ce livre à Larcher pour inaugurer ses presses, sinon Anne elle-même, encore plus lettrée que son père, très amie des poètes et qui se plaisait à entretenir par tous les moyens la flamme du patriotisme breton ? De là on est induit à croire que cette princesse provoqua ou du moins favorisa l’établissement de Larcher à Nantes. Conjecture, sans doute, mais très plausible. Cinq siècles plus tard, on imprime toujours à l’aide de caractères mobiles, mais la typographie est sur son déclin dans le monde de l’industrie. La photocomposition, la publication assistée par ordinateur (P.A.O.) et l’évolution constante des autres procédés d’impression ont eu raison du « plomb ». L’après-Gutenberg est en marche. Tout naturellement, l’idée de préserver ce qui fut cinq cents ans de communication de la pensée, germa dans l’esprit de deux hommes, Sylvain Chiffoleau, maître-imprimeur et Robert Colombeau, compositeur typographe, relayés en cela par trois municipalités successives, celles d’Alain Chenard, Michel Chauty et Jean-Marc Ayrault. Une solide équipe de professionnels de l’imprimerie, toutes spécialités confondues, où chacun se reconnaîtra, œuvra des semaines durant pour que le projet prenne corps. C’est ainsi que le 6 décembre 1986 le Musée municipal de l’imprimerie ouvrit ses portes. À juste titre, la ville de Nantes peut s’enorgueillir de posséder à ce jour, un lieu unique en Europe, véritable conservatoire des techniques anciennes et de leurs traditions, transmises avec amour par un personnel passionné et hautement qualifié.
Justification de l'implantation du Musée de l'imprimerie à Nantes
Pro arte graphica et son vivant Musée de l’imprimerie, les Amis du musée de l’imprimerie de Nantes, conjuguent leurs efforts et œuvrent en commun pour satisfaire une curiosité agissante et une ouverture sur le savoir, non seulement à travers un patrimoine industriel et les outils et les gestes qui s’y rapportent, non seulement en dressant l’inventaire et l’environnement culturel de matériels qui, pendant cinq cents ans, furent les seuls véhicules de la pensée, mais aussi en tenant compte du renouvellement des anciennes techniques, car la mémoire dépérit quand elle cesse de s’enrichir.
Ce fait justifie à lui seul que notre ville puisse s’honorer d’un musée voué à l’art conservateur de tous les arts, implantation que seule la ville de Lyon, place forte de l’imprimerie s’il en fut, connaissait jusqu’alors ? Peut-être, mais une réflexion non exhaustive apporte d’autres éléments pour justifier de son existence et corroborer le fait.
• Ville industrielle et commerçante, Nantes reçut son premier imprimeur, Étienne Larcher, en 1493 soit vingt-trois ans après Paris. Si l’on imprima sans discontinuer dans notre cité de 1493 à nos jours, le XIXe siècle vit émerger des imprimeurs dont le renom dépassa les limites de la ville. Camille Mellinet et Henri Charpentier sont de ceux-là. Certains ouvrages sortis de leurs presses font aujourd’hui encore, et à prix fort, le bonheur des bibliophiles et des régionalistes. Ils contribuèrent largement à développer le goût de l’art à Nantes. Quant à Charles et Victor Mangin, imprimeurs reconnus, ils furent considérés comme des publicistes de talent.
• La lithographie, procédé d’impression sur pierre, inventé en 1796, et ancêtre de l’offset, fut introduite en France en 1814 par le biais des campagnes napoléoniennes et pratiquée à Paris en 1819. Un nommé Sandobal imprimait en litho à Nantes en 1821, plaçant notre ville parmi les premières de France à intégrer ce procédé.
• Le 26 mai 1833, soixante-quinze ouvriers typographes nantais avec J.-P. Renou à leur tête, fondent la Société typographique de Nantes. Elle sortait avec courage du cadre mutualiste qui existait alors comme l’atteste le dernier paragraphe de l’article 35 des statuts demandant à chaque salarié « de maintenir en tous droits et justice sa dignité d’homme ». Cette association ouvrière est le premier et le plus vieux syndicat français toutes corporations confondues. Elle essaimera dans la France entière pour aboutir le 30 avril 1881 à la fondation de la Fédération typographique qui deviendra l’actuel Syndicat du Livre.
• C’est encore à l’initiative d’un autre Nantais, patron celui-là, Ernest Merson, président du Syndicat des imprimeurs de Nantes, que sera créée l’Union syndicale des maîtres imprimeurs dont le congrès constitutif se tiendra à Lyon en septembre 1894.
La Fédération de l’imprimerie et de la communication graphique actuelle en est l’émanation directe.
• Le XXe siècle ne sera pas en reste puisque trois ans après la promulgation de la loi Astier sur l’apprentissage, la Chambre syndicale des imprimeurs de Nantes — dont Émile Chantreau est président — fonde l’École du Livre en 1926. Cette école, devenue Centre de formation d’apprentis en 1978, rayonne aujourd’hui, après quatre-vingts ans d’existence sur tout le grand Ouest de la France avec la renommée qu’on lui connaît. Fait rarissime et remarquable, sa gestion est assurée paritairement par la profession dans le cadre d’un contrat signé avec la Région des Pays de la Loire.
• La réactivité des imprimeurs nantais sera aussi exemplaire dans le domaine de la formation continue des adultes. Le premier stage organisé en France pour l’imprimerie aura lieu à l’École du livre de Nantes dès 1972, soit un an seulement après la promulgation de la loi. Jean-Louis Chantreau en sera l’instigateur et de nombreux ouvriers de l’ouest de la France bénéficieront de cette avancée sociale.
• De grands imprimeurs employant une main-d’oeuvre hautement qualifiée marqueront ce siècle, Vanden Brugge à l’imprimerie Moderne, Bonneau père et fils à l’imprimerie Armoricaine, Simoneau père et fils et surtout Chantreau qui se hissera au niveau des meilleures entreprises françaises.
Les créateurs du Musée de l’imprimerie de Nantes, dès son ouverture en 1986, décidèrent de présenter au public l’ensemble des techniques qui ont permis de fabriquer un livre, de Gutenberg à l’électron. C’est ce fil conducteur qui permit de réunir les collections présentées dans les différents ateliers, de la fabrication du papier en passant par la composition et l’impression du texte et de ses illustrations pour aboutir à la reliure-dorure.
« Ensemble indissociable, le Musée de l’imprimerie de Nantes couvre les domaines culturel et artistique, historique et patrimonial, éducatif et pédagogique, social et citoyen. Il s’adresse à tous les âges et à toutes les couches de la population. »

